Transcription
Edmund: La semaine dernière, je suis tombé sur un jouet pour enfants à la maison : un appareil photo qui ressemblait à une version bon marché d’un vrai appareil numérique. Sur le moment, je me suis dit qu’il ne devait pas marcher, mais en regardant de plus près, j’ai vu que ma femme avait donné aux enfants une carte mémoire pour aller avec.
Il y avait des photos sauvegardées dessus. Mon aîné a seulement 8 ans, donc je ne m’attendais pas vraiment à trouver des trésors photographiques, mais certaines étaient franchement pas mal. Il y avait des photos de plantes, d’un pied, de nourriture et des photos de notre jardin.
Mais ce qui m’a vraiment intrigué, c’était les selfies. Mes enfants sont encore petits, donc ils n’ont pas de portable. Ils ne scroll pas sur Instagram, ils ne vont quasiment pas sur Internet. Pourtant, quand ils ont eu l’appareil en main, ils se sont pris en photo.
J’y ai réfléchi pendant plusieurs jours et j’ai pensé à mon fils de 7 ans. Je l’imaginais en train de marcher tout autour de la maison en prenant en photo des trucs qui, pour lui en tout cas, valait le coup d’être photographiés. Je suis certain qu’il voulait se voir en photo et je me suis demandé : « Est-ce qu’il y a quelque chose de plus profond derrière l’envie de faire un selfie ? Qu’est-ce qu’on essaie de révéler au monde quand on tourne l’objectif vers soi-même ? »
Les humains, surtout à l’ère du digital, prennent des tas de photos d’eux-mêmes. Google a annoncé que ses appareils Android capturent jusqu’à 93 millions de selfies chaque jour et dans un sondage, les 18-24 ans ont répondu que le tiers des photos qu’ils prenaient étaient des selfies. Une autre étude a même montré que certaines personnes pouvaient prendre jusqu’à huit selfies par jour.
Qu’est-ce qui nous donne envie de prendre des photos de nous-mêmes ? Qu’est-ce qu’on cherche à faire voir au monde, en fait ?
Ian Cabrera: Bonjour, je m’appelle Liane Cabrera, je vis en Californie, je suis vidéaste et écrivain.
Les selfies sont des purs produits du progrès technologique. On ne parle pas d’autoportraits, même si le mot selfie s’en inspire. On veut que les autres nous voient tels que l’on choisit de se présenter à eux. On est très vulnérable quand on se fait prendre en photo. On a des attentes vis à vis de nous mêmes et la raison pour laquelle on prend des selfies, c’est que très souvent, on veut garder le contrôle. On a envie de dire : « Regarde, c’est à ça que je ressemble, » et ça, vous savez, je le sais parce que je suis celui qui vous dit : « Je ressemble à ça. »
Edmund: Robert Cornelius a tourné l’objectif sur lui-même en 1839. Ce qu’il a fait est sans doute devenu le tout premier selfie de l’histoire, mais chercher à garder une image de soi qui traverse les époques, c’est quelque chose de très ancien.
L’histoire des autoportraits d’artistes remonte à très loin : Rembrandt, Picasso, Frida Kahlo, Monet, Van Gogh ou encore Andy Warhol, ce sont des noms connus. Ils se sont tous prêtés au jeu de l’autoportrait. Certains en ont fait un et d’autres beaucoup plus.
Vincent Van Gogh, par exemple, a peint son portrait après s’être tranché l’oreille et sur son autoportrait, on peut voir les bandages. Il y a les autoportraits de Picasso qui ont évolué tout au long de sa carrière. Ces changements reflètent l’évolution de son style.
Ian Cabrera: Quand je bascule la caméra vers moi, quand je prends un selfie, je voudrais que vous puissiez me voir comme je me vois.
Edmund: Quand on prend un selfie avec notre portable, c’est une manière de dire : « Je veux que tu me vois, » mais qui est ce « tu » par qui on veut être vu ? Et surtout, qu’est-ce qu’on voudrait que ce « tu » vois de nous ? Qu’est-ce qu’on essaye tous de révéler ?
On a cette tendance à vouloir se révéler, se présenter, pas juste en passant par des mots, mais avec notre apparence aussi. N’importe quelle personne qui fait défiler son fil d’actu sur les réseaux sociaux aura du mal à nier que les humains sont fondamentalement des êtres qui ont ce désir d’être regardés.
Ian Cabrera: Ce qui me motive quand je me place devant la caméra, c’est d’abord de pouvoir capturer un moment, de l’arrêter dans le temps. Ce qui me motive aussi, c’est de me dire que j’arrive à capturer mon portrait et qu’au bout du compte, les autres auront le rendu que je veux qu’ils voient.
Edmund: Nous avons ce désir de nous révéler aux autres à travers nos mots et par notre apparence. C’est le : « Je veux que tu me vois. » Peut-être qu’une partie de ce désir est mal orientée ou pas franchement vertueuse. Mais il y a quelque chose de bon dans notre désir de révéler à d’autres qui on est. C’est un désir d’être reconnu et vu pour ce que nous sommes.
Certains s’imaginent un Dieu impersonnel qui ne se préoccupe pas de notre regard, qui ne cherche pas à se faire connaître de nous. Mais si on a ce désir profond d’être remarqué et connu, pourquoi penser que Dieu n’a pas le même désir et même peut-être plus grand encore que nous le regardions ?
La vérité, c’est que Dieu veut vraiment se révéler à nous. Il veut se révéler en profondeur, pas seulement avec un autoportrait. Une des choses qui bloque, c’est qu’en tant qu’humain, on peut seulement comprendre avec nos yeux, notre esprit et notre cœur d’hommes et de femmes.
Le célèbre écrivain anglais J.R.R. Tolkien, qui était très catholique, disait : « Nous venons de Dieu et inévitablement, les mythes que nous tissons, même s’il renferme des erreurs, il reflète un fragment de la vraie lumière, cette vérité éternelle qui est avec Dieu. »
C’est comme si Dieu attendait juste qu’on s’arrête assez longtemps pour remarquer qu’en fait, il veut se révéler à nous.